A MON NORD <-> A TON SUD

LE NORD DE LA FRANCE EST LE SUD DE L'ALLEMAGNE

Le point de départ de la coopération entre le Museum für neue Kunst Fribourg et la Kunsthalle de Mulhouse fut le constat d’une différence de perception géographique entre Fribourg et Mulhouse, bien que ces deux villes se trouvent à la même latitude et qu’elles ne soient distantes que de 50 km. Alors que la ville de Mulhouse est perçue comme une région relativement fraîche au nord de la France, Fribourg, dans le sud de l’Allemagne, jouirait d’un climat très doux. L’exposition Your North Is My South / Mon Nord Est Ton Sud est consacrée à ce phénomène: la première partie de la coopération s’est déroulée du 28 avril au 7 octobre au Museum für neue Kunst  de Fribourg, et la deuxième a ouvert le 13 septembre à la Kunsthalle où l’on peut la visiter jusqu’au 11 novembre.

Nous avons rétrospectivement discuté avec les commissaires Christine Litz et Elena Frickmann (Museum für Neue Kunst) et Sandrine Wymann (La Kunsthalle) de leur projet commun.

 

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Dans l’introduction, j’ai évoqué le point de départ de votre collaboration. Pouvez-vous nous expliquer en détail comment cette coopération est née  et pourquoi vous avez choisi ce concept commun d’expositions ?

Sandrine Wymann L’idée de travailler sur ce sujet repose sur une anecdote. Il y a quelques années, au mois de mai, j’étais à Berlin chez des amis qui bouclaient leurs bagages pour partir en vacances à Fribourg. Ils accumulaient dans leur valise des vêtements très légers et je me suis permis de leur dire que je connaissais bien leur destination et qu’il serait prudent de prendre quelque chose de plus chaud. Ils m’ont immédiatement répondu que ce n’était pas nécessaire, puisqu’ils allaient dans le Sud. Evidemment, Cela m’a amusée (jamais on ne m’avait encore dit qu’en venant à Mulhouse, on allait dans le Sud!) mais cela m’a aussi fait réfléchir à la subjectivité d’un positionnement géographique et plus encore, aux relations implicites que ce positionnement pouvait impliquer entre une ville et ses habitants. Il m’a semblé qu’on ne vivait pas la même relation à sa ville selon qu’on se pensait au Sud ou au Nord. Quand j’ai raconté cette histoire à Christine Litz, nous nous sommes dit que c’était un beau sujet à traiter ensemble et qu’il pouvait être le point de départ d’une réflexion sur la notion de frontière et de subjectivité des points de vue.

Christine Litz Nous nous intéressons aux différences et similitudes qui découlent de cette proximité géographique. Le point de départ local de notre quartier est d’explorer ce qui est familier et soi-disant familier, tout en élargissant notre regard et en nous tournant vers d’autres quartiers du monde. Cela fait le charme particulier de notre coopération: elle est tangible, sur site, compréhensible, mais à la fois exemplaire et modèle.

 A MON NORD <-> A TON SUD Your North is my South, Museum für Neue Kunst, vue d'exposition 2018, photo : Bernhard Strauss Perspektive
Your North is my South, Museum für Neue Kunst, vue d'exposition 2018, photo : Bernhard Strauss

Dans le même temps, les deux approches curratoriales sont clairement définies et délimitées: alors que l’exposition à La Kunsthalle Mulhouse est dédiée à un espace géographique réel, le Museum für neue Kunst explore les espaces virtuels et non géographiques. Pourriez-vous expliquer ces différentes approches? Comment cette distinction a-t-elle émergé lors de l’élaboration de l’exposition et comment les deux approches se stimulent-elles mutuellement?

Sandrine Wymann Il nous est clairement apparu qu’il fallait que nos deux propositions soient complémentaires mais indépendantes. Pour plusieurs raisons il était plus évident de penser une logique entre les deux expositions plutôt qu’une imbrication. Ainsi, le Museum für Neue Kunst s’est penché sur un espace virtuel dans lequel la frontière était tant bien que mal repoussée voire niée, tandis qu’à La Kunsthalle j’ai placé la frontière au cœur de l’exposition comme une ligne récurrente et indépassable. Elle n’est pas toujours un obstacle mais elle se pose dans tout rapport, toute relation. Les œuvres se placent dans des espaces multiples, politiques, corporels, linguistiques, marchands, touristiques… et toujours il y a une dualité ou pluralité de perception qui surgit. Ce que l’on vit en permanence dans notre espace géographique et qui a fait le point de départ du projet a facilement été transposé dans d’autres espaces et prend des tournures individuelles ou collectives.

Elena Frickmann Au cours des recherches au vue de la conception de l’exposition, nous sommes arrivés à un point où il est devenu évident qu’outre l’espace géographique, il en est un autre qu’on ne peut pas ignorer. Je pense que cela se voyait très bien lors des élections américaines de 2016: on a pu observer un pays qui souhaitait influencer les élections démocratiques d’un autre pays et voulait les contrôler en sa faveur, grâce à Internet et l’utilisation de robots sociaux ou de rôles Web. Il s’agit d’une toute nouvelle forme d’influence politique, voire d’une guerre informatique ou d’une guerre de l’information, qui a depuis longtemps laissé derrière elle les restrictions territoriales. Cette « guerre » ne se déroule pas sur le terrain, mais dans un lieu non physique. Néanmoins, cela a des conséquences géopolitiques, on ne peut donc pas séparer ces deux espaces.

 A MON NORD <-> A TON SUD Mon Nord est Ton Sud, La Kunsthalle Mulhouse, vue d'exposition 2018, © La Kunsthalle, photo : Sébastien Bozon Perspektive
Mon Nord est Ton Sud, La Kunsthalle Mulhouse, vue d'exposition 2018, © La Kunsthalle, photo : Sébastien Bozon

En plus des projets d’expositions, vous avez développé un programme de médiation franco-allemand et invité des groupes de différents domaines à découvrir les deux expositions. Comment se sont déroulées les réunions et quelles ont été les réactions?

Sandrine Wymann Nous avons mis en place des navettes qui permettaient aux publics français et allemand de circuler entre les deux expositions. C’était dès le départ un souhait fort de faciliter le passage de frontière et peut-être même de révéler notre proximité. Ceci dit, nous nous sommes heurtés à des obstacles très concrets qui au quotidien freinent les déplacements entre les deux villes: la longueur du voyage en train, la cherté du billet, le problème de la langue… Néanmoins, les visites ont eu lieu et c’est bien entendu une expérience tout à fait positive qui en est ressortie. Pour notre part, à Mulhouse, nous envisageons de poursuivre cet effort auprès du public fribourgeois et nous cherchons d’ores et déjà comment mettre en place des navettes autour des expositions à venir.

Elena Frickmann Oui, exactement. D’une part, nous avons mis à disposition une navette gratuite le dimanche, afin que le public des deux institutions ait la possibilité et soit encouragé à visiter l’autre institution et ainsi acquérir une vision globale du thème de l’exposition. De plus, nous avons spécifiquement ciblé les groupes locaux, les écoles et les associations et leur avons proposé un programme gratuit. Par exemple, deux classes primaires bilingues de Mulhouse et de Fribourg se sont rencontrées au Museum für Neue Kunst et ont visité l’exposition avec leurs professeurs et leurs éducateurs. De cette rencontre sont nés des correspondances entre les élèves allemands et français. Une autre rencontre a eu lieu entre les employés administratifs des deux villes lors de l’exposition à la Kunsthalle. Le personnel de la ville de Mulhouse a accueilli ses collègues de Fribourg avec un déjeuner fait maison puis ils ont visité l’exposition ensemble. Avec ces réunions, nous voulions faire connaissance avec nos voisins respectifs, montrer que nous avions des intérêts communs, nouer des relations saines et peut-être durables et envoyer un message de communauté transfrontalière dans l’esprit de l’idée européenne.

 A MON NORD <-> A TON SUD Your North is my South, Museum für Neue Kunst, vue d'exposition 2018, photo : Bernhard Strauss Perspektive
Your North is my South, Museum für Neue Kunst, vue d'exposition 2018, photo : Bernhard Strauss

Quelles conclusions tirez-vous de cet échange franco-allemand ? Vos perceptions personnelles ont elles changé suit à ce travail sur la dépendance contextuelle de la perception de la réalité ?

Sandrine Wymann Pour ma part, l’exposition est plutôt venue confirmer l’intuition qui était la mienne au départ: la différence culturelle s’impose presque toujours. Nous sommes façonnés par un contexte historique, linguistique, par nos histoires individuelles, nos filiations culturelles. Nous vivons la différence quotidiennement et le contexte transfrontalier nous a simplement permis de partir d’une réalité très concrète, facile à comprendre pour nos visiteurs; J‘espère vivement que l’exposition les aura mené un pas plus loin, à s’interroger sur l’importance de ces différences. Entrevoir qu’elles sont aussi complexes que nécessaires, les appréhender sans nécessairement les comprendre, ne surtout pas les nier, me semble être un véritable enjeu de société.

Elena Frickmann Il était intéressant d’observer que les deux expositions ont encore affiné la perception. À Mulhouse, en particulier, la conscience de sa situation géographique et de son appartenance à une communauté mondiale est souvent perdue dans la vie quotidienne. Cet aspect était très important pour Sandrine et elle l’a mis en exergue de manière fantastique. À Fribourg, il a été montré à quel point l’espace numérique avait une influence considérable sur de nombreux contextes de la vie et quels en étaient les avantages et les inconvénients. Que cet espace a pour nous des conséquences aussi lourdes que notre environnement géographique. Au niveau des échanges, nous pouvons nous appuyer sur un projet réussi qui nous a rapprochés et où nous avons beaucoup appris les uns des autres. Bien que nos ressemblances soient grandes, nos différences le sont tout autant, et c’est la raison pour laquelle ces projets de coopération sont enrichissants.

 A MON NORD <-> A TON SUD Mon Nord est Ton Sud, La Kunsthalle Mulhouse, vue d'exposition 2018, © La Kunsthalle, photo : Sébastien Bozon Perspektive
Mon Nord est Ton Sud, La Kunsthalle Mulhouse, vue d'exposition 2018, © La Kunsthalle, photo : Sébastien Bozon

L’interview a été conduite par Stefanie Steps, chargée de projets culturels Bureau des arts plastiques, en octobre 2018.